Mois du patrimoine asiatique, les coups de cœur de Marie-Michelle et Michael

marie-Michelle

Gestionnaire des communications

Vietnam

Qu’est-ce que le Mois du patrimoine asiatique signifie pour toi ?

J’ai longtemps réfléchi à cette question. Je suis vietnamienne d’origine, née au Québec. Quand j’étais jeune, ça peut paraître étrange, mais je ne voulais pas être asiatique. Je voulais être « comme les autres ».

Autrement dit, je voulais être blanche.

J’avais honte de mes lunchs « bizarres » à l’école et j’avais juste envie qu’on laisse la forme de mes yeux tranquille.

Si je pouvais parler à la petite fille que j’étais, je lui dirais que ses lunchs bizarres sont en fait des expériences culinaires qui deviendront vraiment tendance, que sa peau un peu « brune » est un superpouvoir pour ne pas attraper de coups de soleil facilement et que sa langue maternelle deviendra un code secret avec ses sœurs. Car être comme les autres, c’est un peu plate au final.

Les générations de mes parents et de mes grands-parents ont toujours été très silencieuses, soucieuses de ne pas créer de vagues ni d’attirer l’attention sur elles. Ce sont des leçons qui ont été apprises à la dure, pendant la guerre.

Le Mois du patrimoine asiatique pour moi aujourd’hui, c’est une force qui se réveille. Ce sont les Asiatiques de 2e, 3e génération qui veulent être entendus, qui considèrent leurs origines comme une richesse et qui n’ont pas peur de le dire haut et fort.

Pour moi, plus concrètement, c’est d’utiliser l’audace, la franchise et la confiance en moi, puisées de ma culture québécoise, comme tremplin pour célébrer les richesses de ma culture vietnamienne comme elle le mérite; de manière voyante, pétillante et criarde.

 

Quels stéréotypes aimerais-tu briser sur la culture asiatique ?

Que les pères asiatiques sont durs et froids. Mon papa est tout le contraire, il n’a pas du tout peur de montrer son affection à ses trois filles et de nous dire qu’il nous aime. Et je sais qu’il ne fait pas exception non plus.

As-tu une ou des recommandations de film, de série, de livre et/ou de musique qui mettent en valeur la culture asiatique ?

  • Le podcast de David Chang : Contrairement à ce que l’on peut croire, il ne parle pas seulement de l’industrie de la restauration, mais il donne également la tribune à beaucoup de gens de la communauté asiatique pour parler de plusieurs enjeux actuels.

Un épisode marquant : saison 1 épisode 14 – conversation avec la cheffe Diep Tran qui raconte sa fuite du Vietnam à l’âge de 3 ans, comment sa grand-mère a été son modèle de résilience et son expérience de prendre sa place en tant que cheffe membre de la communauté AAPI et LGBTQ+ aux États-Unis.

  • La mini-série Forever sur Amazon Prime, créée et produite par Alan Yang, un scénariste, producteur et réalisateur connu notamment pour son travail sur Parks & Recreation, The Good Place, Master of None et South Park. Alan a percé dans l’industrie du cinéma et de la télévision américaine, là où très peu d’Asiatiques ont fait leur place encore. Il explique notamment en entrevue comment la sous-représentation des Asiatiques, autant devant que derrière la caméra, est un cercle vicieux. Tant qu’il n’y aura pas de gens qui se lanceront dans le domaine, nous continuerons à voir les mêmes têtes d’affiche et à être sous-représentés.
  • Tous les livres de Kim-Thuy, m’ont permis de lever le voile sur l’histoire de mes parents et grands-parents. Leur histoire était sans doute trop douloureuse pour qu’ils me la racontent entièrement. J’ai pu mieux les comprendre à travers les mots de cette autrice.

As-tu un restaurant à nous recommander à Montréal pour déguster un mets asiatique authentique ?

Alors là, on est dans mon créneau ! Je vous recommande d’aller goûter les bánh xèo chez Bánh Xèo Minh sur Jarry.

Cette spécialité du centre du Vietnam est une crêpe salée croustillante à la farine de riz, au lait de coco et au curcuma. Elle est farcie de porc, de crevettes et de fèves germées. On la déguste à la minute, enroulée dans des feuilles de laitues croquantes, avec beaucoup de basilic thaï et de menthe, le tout trempé dans le Nước mắm, la sauce poisson traditionnelle.

Vous pourrez également en trouver en format de bouchées au Red Tiger et au restaurant Au 14 , plus près du centre-ville de Montréal, ou au Phở MC Brossard sur la Rive-Sud. Dans ce cas, cela s’appelle des Bánh Khọt, originaires de la région de Vũng Tàu.

Qu’aimerais-tu nous partager de plus sur ton héritage ?

Dans la culture asiatique, les ainés ont une grande place dans la vie familiale. Ce sont des gens qu’on honore et que l’on respecte.

Bien souvent, nous vivons dans des maisons intergénérationnelles avec nos grands-parents.  Quand je pense à mon héritage, je pense à ma Bà nội (grand-mère paternelle en vietnamien).

Elle a pris soin de moi toute ma vie, alors que mes parents travaillaient encore à la sueur de leur front dans les manufactures pour subvenir aux besoins de leur nouvelle petite famille.

Elle passait des heures à me raconter son Vietnam, sa campagne, ses souvenirs d’enfance.

Elle m’a appris à faire du lait de soja maison, du chè chuối ou du cơm rượu, un dessert de riz fermenté.

Elle me parlait des légendes du creux de la jungle du Vietnam et de ses drôles de superstitions.

Elle m’a appris l’humilité, la patience et la minutie. Elle m’a élevée à être une personne bienveillante et avenante.

Ma grand-mère n’est plus avec nous, mais ce qui me reste de mon héritage aujourd’hui, m’a été légué par elle.

Michael

Artiste marketing en chef

Taiwan

 

Qu’est-ce que le Mois du patrimoine asiatique signifie pour toi ?

Pour être honnête, je n’ai jamais été activement participé au Mois du patrimoine asiatique puisque je pense que, de manière générale, au Canada nous vivons en harmonie et accueillons la diversité culturelle. Je n’ai donc jamais ressenti le besoin de contribuer à cet événement.

Cependant, beaucoup d’entre nous sommes conscients d’une augmentation des événements haineux envers nos communautés asiatiques. Cela nous rappelle que notre précieuse harmonie culturelle est très fragile. J’ai donc acquis une nouvelle perspective sur l’importance du Mois du patrimoine asiatique.

 

J’ai grandi à Taiwan et je suis arrivé au Canada à l’âge de 14 ans avec ma petite sœur qui avait 9 ans à l’époque. Je pense que beaucoup peuvent comprendre à quel point cette expérience peut transformer 2 jeunes qui parlaient à peine anglais.

La distance avec les amis et la famille semble bien plus grande que les 12 heures de vol d’un continent à l’autre. Ma sœur et moi étions très excités et effrayés. Beaucoup de questions nous venaient à l’esprit, entre autres, est-ce que les gens allaient nous accepter et allions-nous nous faire des ami·e·s. Après tout, nous étions conscients de notre différence. Pendant un certain temps, j’ai essayé d’effacer ma propre culture, même parfois de la rejeter afin de m’intégrer.

Heureusement, j’ai rapidement réalisé que nous n’étions pas seuls. En fait, nos cours d’anglais langue seconde étaient souvent remplis de personnes d’origines diverses et nous y avons été encouragés à partager et à promouvoir notre culture.

Cela m’a non seulement ouvert les yeux sur d’autres cultures, mais aussi le cœur. La gentillesse et la curiosité tissent des liens entre les personnes.

Aujourd’hui, le Mois du patrimoine asiatique a une signification différente pour moi. Je suis reconnaissant de vivre dans une société ouverte d’esprit. Il faut faire l’effort de maintenir l’harmonie culturelle.

Le dialogue et le partage sont des moyens efficaces pour nous aider à réaliser que le multiculturalisme peut enrichir nos vies et que la diversité est une force dans notre société. J’espère sincèrement que notre génération continuera à porter le flambeau et à s’apprécier. C’est ça être Canadien.

Est-ce que ta famille a des traditions qui sont particulièrement importantes pour toi ?

L’une de mes traditions préférées est le festival de la mi-automne, ou Fête de la Lune. C’est une journée spéciale où nous célébrons les retrouvailles avec nos familles et nos parents en organisant un festin et des activités.

  • Gâteau de lune : La tradition de manger le gâteau de lune existe depuis des milliers d’années. Sa forme ronde symbolise les retrouvailles. Il est également habituel d’offrir un gâteau de lune pour souhaiter bonne chance. Le gâteau existe en saveurs sucrées et salées. Au fil des ans, le gâteau de lune a évolué et s’est modernisé . La savoir-faire requis pour le créer en en fait un délice tout aussi fin que les meilleurs desserts.

 

  • La fondue chinoise : Encore une fois, nous mettons l’accent sur la tradition des retrouvailles en plaçant un gros pot rond sur une table ronde. La fondue chinoise n’est pas un repas destiné à quelques personnes. La famille entière s’implique pour préparer et servir de la nourriture. Ce repas particulièrement long permet également aux familles de discuter. La valeur familiale est clairement fortement enracinée dans la culture chinoise.

 

  • Observation de la lune : Quoi de mieux que de s’asseoir dans la cour tout en regardant la plus grande pleine lune de l’année en famille et entre amis. La lune brillante dans le ciel sombre offre un cadre idéal pour les conversations et le partage.

As-tu une recommandation de film qui met en valeur la culture asiatique ?

 

Je recommande fortement « The Wedding Banquet » (1993) d’Ang Lee.

Le mot « mariage » en chinois est un composé de « double bonheur » qui fournit un cadre métaphorique à l’histoire. Ce film est plein de saveur de la culture chinoise et illustre le décalage entre 2 générations, multiplié par 2 cultures contrastées (occidentale et orientale).

Ang Lee nous a gracieusement montré comment chaque personnage gère ses conflits internes et ses traditions. Presque comme le Tai Chi, le Yin et le Yang est une philosophie relationnelle complexe qui peut être utilisée pour décrire la dynamique culturelle du film. Cette dualité constante est peut sembler en opposition, mais elle est complémentaire.

Ce film n’essaie pas de faire une déclaration morale, mais invite son spectateur à examiner une histoire fictive qui semble plus réaliste que la vie. Si vous êtes fan d’Ang Lee, ce film est formidable à voir.

Qu’aimerais-tu nous partager de plus sur ton héritage ?

 J’ai toujours été fasciné par la calligraphie chinoise.

Presque tous les arts visuels traditionnels chinois proviennent de l’art de la calligraphie. On sait que les caractères chinois sont classés comme des logogrammes ou des pictogrammes : le sens est signifié et forgé dans un système linguistique complexe.

Lorsque vous écrivez un mot avec un « sumi-brush » (pinceau de calligraphie), vous avez l’impression de peindre des formes pour former des mots. Quand on regarde de près une peinture chinoise, on constate que la peinture est une extension de la calligraphie chinoise, c’est pourquoi la calligraphie et la peinture sont souvent mentionnées dans le même souffle car elles sont inséparables.

 

Dans la peinture chinoise, on remarque que les choses sont souvent représentées sans perspective ni ombrage, cela est directement influencé par l’art de la calligraphie. En fait, le processus de peinture est plutôt appelé « écriture ».

En d’autres mots, l’acte de peindre est comme écrire une poésie dans le même esprit que la poésie utilise des images, des métaphores, des rythmes et des tons. L’essence de la calligraphie chinoise est l’expression du sentiment, c’est pourquoi certains des plus grands calligraphes étaient considérés comme les plus grand poètes et peintres de leur temps.

À l’ère numérique d’aujourd’hui, les polices chinoises informatisées font encore défaut en raison de la complexité de la production, de sorte que la calligraphie est encore très largement utilisée en combinaison avec la technologie car elle offre des possibilités infinies avec une « touche personnelle ». L’art de la calligraphie façonne l’apparence et la convivialité de nos villes depuis des milliers d’années, on oublie parfois que l’histoire est toujours parmi nous.

Quels stéréotypes aimerais-tu briser sur la culture asiatique ?

 

Les stéréotypes sont un moyen pratique de catégoriser les gens. Bien qu’ils soient parfois fondés sur un certain degré de vérité, je pense qu’il est important de comprendre comment les stéréotypes se forment parce qu’ils peuvent se transformer en préjugés et en discrimination. Il s’agit donc d’éduquer les autres à ce sujet.

 

Un stéréotype sur les Asiatiques est le suivant : les Asiatiques sont réservés, indifférents ou désintéressés en public. Par exemple, certains peuvent tenter d’initier une conversation avec une personne asiatique sans susciter beaucoup d’enthousiasme en retour. Il semble difficile de briser la glace avec eux, surtout avec les aînés asiatiques.

 

Je pense que ceux qui ont voyagé en Asie ont une expérience complètement différente. En fait, le respect et la politesse sont des traits assez communs que vous trouverez dans la plupart sinon toutes les cultures asiatiques. Ça mène donc à se questionner pourquoi le comportement social a radicalement changé en dehors de l’Asie ?

 

D’après ma propre expérience, il y a une insécurité inhérente à la prise de parole due à de nombreux facteurs difficiles à résumer. Il y a un dicton dans la culture chinoise : « L’harmonie est ce qu’il y a de plus précieux, moins il y a de problèmes, mieux c’est ». Beaucoup, comme moi, choisissent souvent de rester discrets pour éviter des circonstances inattendues, ce qui est assez courant chez les personnes âgées asiatiques qui parlent peu l’anglais.

Cela dit, l’amitié et les liens sont en fait très appréciés dans les cultures asiatiques. Il faudra peut-être un peu plus de temps, mais une fois qu’un lien est formé, il est authentique et fort pour longtemps.